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Uri Zohar : l’inventeur d’une modernité cinématographique israélienne


Figure majeure du cinéma israélien des années 1960-70, Uri Zohar réalise une dizaine de films qui lui valent une reconnaissance nationale et internationale.

La Cinémathèque française lui consacre une grande rétrospective du 10 au 21 octobre 2012

Qui êtes-vous… Uri Zohar?

Cinéaste et acteur charismatique, icône de la bohème de Tel-Aviv et de la culture israélienne laïque, Uri Zohar a provoqué un choc en Israël en décidant vers la fin des années 70 de devenir réligeux. Aujourd’hui Rabin ultra-orthodoxe, Zohar renie son passé cinématographique qu’il associe à une période noire dans sa vie.

Et pourtant, les films qu’il a laissés, considérés comme des grands classiques du cinéma israélien, témoignent d’un talent, d’une inventivité et d’une sensibilité hors pair, offrant une vision lucide, parfois crue, de la société israélienne de l’époque.

Après avoir fait son service militaire dans la troupe de divertissement de l’armée, Zohar devient humoriste, acteur de cabaret et de théâtre. Il fait son entrée dans le cinéma israélien en tant qu’acteur dans des « films sionistes », des épopées cinématographiques à l’accent nationaliste et héroïque qui prédominent le paysage cinématographique israélien dans les années 50 (il joue également un petit rôle dans Exodus d’Otto Preminger).

En 1962, Zohar se charge de la post-production de Pile ou face (Etz o Pali), un film de montage basé sur des actualités cinématographiques tournées durant plusieurs décennies par le pionnier du cinéma israélien, Nathan Axelroad. Sur des images à fort accent idéologique, Uri Zohar compose un commentaire humoristique, décalé, qui témoigne déjà d’une certaine ironie vis-à-vis des dogmes collectifs et des valeurs sionistes-socialistes en vigueur à l’époque.

Mais c’est son premier long-métrage, Un trou dans la lune (1965), sélectionné à la Semaine de la critique à Cannes, qui bouleverse véritablement le paysage du cinéma israélien. D’une grande radicalité formelle, cette œuvre autoréflexive, qui décrit le tournage d’un film sioniste dans le désert du Néguev, est le premier film israélien qui critique d’une manière directe, sous forme de parodie, le sionisme et son devenir bureaucratiques dans l’Israël des années 60.

Un trou dans la lune inaugure la pierre inaugurale de « la Nouvelle Sensibilité », un courant de cinéma d’auteur largement influencé par le cinéma moderne européen des années 60-70, notamment par la Nouvelle vague, et dont Uri Zohar était le chef de file.

Mais Un trou dans la lune se distingue aussi du reste de la production de la Nouvelle Sensibilité par son accent politique très affirmé. En effet, la plupart des films de ce mouvement ont préféré tourner le dos à la réalité sociale et politique d’Israël, mettant en avant une thématique universelle, « existentielle », tournant autour de l’univers de l’individu, et abordant des questions liées à la solitude, l’aliénation et l’incommunicabilité dans la société moderne.

À l’image de Trois jours et un enfant, troisième long-métrage de Zohar et prix d’interprétation masculine à Cannes en 1967, que Serge Daney a décrit dans Les cahiers du cinéma comme « une belle histoire d’amour et de folie » (1). Adapté d’une nouvelle d’A.B. Yehoshua, le film s’inspire cette fois des models narratives du Nouveau roman et du cinéma d’Alain Resnais. C’est le monologue intérieur d’un jeune étudiant tourmenté par le souvenir douloureux d’un premier amour, un sentiment éveillé par la présence de l’enfant de femme aimée dont on lui confie la garde durant trois jours. Le film se déroule dans un univers ambigu, incertain, qui hésite constamment entre le présent et le passé, entre la réalité et le rêve, en abolissant souvent les frontières qui les séparent.

La plupart des cinéastes de la Nouvelle Sensibilité n’ont réalisé guère plus d’un film ou deux dans les années 60-70, dont la majorité furent des échecs commerciaux. En revanche, Uri Zohar parvient, à la même époque, à réaliser une dizaine films, sachant lire intelligemment les données économiques du paysage cinématographique israélien. Ainsi, il est l’un des rares cinéaste de ce courant à avoir réalisé des films commerciaux, des comédies populaires, comme Notre quartier (1968), grand succès commercial qui lui a permis, par la suite, de financer des projets plus personnels, des films dits d’auteurs.

Uri Zohar a, en fait, traversé tous les genres du cinéma israélien. Il a réalisé un film de guerre, Chaque bâtard est un roi (1967), l’une des plus grosses productions de l’histoire du cinéma israélien, ainsi qu’une série d’émissions humoristiques pour la télévision, Poulailler (1968-1971, 1988 pour la version cinématographique) devenues au fil des années des classiques de la culture israélienne.

Vers le début des années 70, le cinéma d’Uri Zohar évolue en procédant à une synthèse réussi entre  cinéma d’auteur et du cinéma. Dans Le coq (1971) et notamment dans sa « trilogie de la plage »  – Les voyeurs (1972), Les Yeux plus gros que le ventre (1974) et Sauvez le maître nageur (1976) –  Zohar élabore une d’autobiographie fictionnelle en mettant en scène des héros quadragénaires mariés et pères de famille, qui refusent d’assumer leurs responsabilités familiales et sociales, préférant passer leur temps sur la plage à jouer et à draguer les filles.

Traités à l’époque de leur sortie comme des « comédies de plage » plus ou moins légers, ses films sont perçus aujourd’hui comme un miroir tragique, prémonitoire, de la vie de son réalisateur (qui y joue également les premiers rôles) et de toute une génération bohème, post-sioniste, qui a trouvé son modèle en la personne d’Uri Zohar. C’est une critique frontale de la virilité et du machisme israéliens, une vision terrible d’une masculinité incapable de fonctionner en dehors de l’armée ou de tout autre groupe masculin de substitution. Le désarroi que l’on ressent dans Les Voyeurs ou Les Yeux plus grands que le ventre se rattache ainsi à un certain vide collectif de la société israélienne, une société en quête d’identité, qui a perdu ses points de repère après l’effondrement du système de valeur sioniste-socialiste dominant des années 50 et au début des années 60. Ce vide n’est peut-être pas sans lien avec la décision du cinéaste d’abandonner, à la fin des années 70, le mode de vie laïque pour se tourner vers la pratique du judaïsme.

Uri Zohar a su mieux qu’aucun autre cinéaste israélien de l’époque dessiner une géographie spécifiquement israélienne, méditerranéen, tel-avivienne. Alors que le cinéaste de la Nouvelle sensibilité ont souvent été accusés par la critique israélienne de fuir la réalité israélienne et de reproduire dans leurs films une réalité plus européenne qu’israélienne, le cinéma de Zohar explore et célèbre la plage inondée du soleil, la promenade du bord de mer, comme l’espace vital des tel-aviviens, le haut lieu authentique d’une population vivant en parfaite harmonie avec son environnement géographique et climatique.

Certains films d’Uri Zohar, comme Les Voyeurs ou Les yeux plus gros que le ventre, font aujourd’hui l’objet d’une véritable culte auprès de la jeunesse israélienne, un phénomène qui témoigne de la force et de la vitalité que garde son oeuvre plus de trente ans après sa décision d’abandonner le cinéma.

 Ariel Schweitzer

1) Serge Daney, Les cahiers du cinéma, n° 191, juin 1967.

 

Ariel Schweitzer est historien de cinéma, critique aux Cahiers du cinéma, spécialiste du cinéma israélien.

 

Chaque bâtard est roi
(Kol mamzer melech)
de Uri Zohar
Israël-Danemark/1968/100′/VOSTF/35mm
Avec Yehoram Gaon, Oded Kotler, William Berger, Pier Angeli.
Film de guerre retraçant quelques épisodes survenus avant et pendant la Guerre des six jours. Dans la lignée du cinéma patriotique des années 50, une interrogation souvent ironique sur l’héroïsme israélien.

Le Coq
(Hatarnegol)
de Uri Zohar
Israël/1971/100′/VOSTF/35mm
Avec Topol, Naomi Chance, Galia Gofer, Uri Zohar.
Un sergent de l’armée, Topol, raconte en flash-back ses aventures amoureuses avec plusieurs femmes, dont certaines femmes soldats.Une satire d’un certain machisme israélien.

Escargot
(Shablul)
de Boaz Davidson
Israël/1969/80′/VOSTF/35mm
Avec Arik Einstein, Shalom Hanoch, Yehudit Sola, Uri Zohar.
Documentaire musical sur la préparation de l’album “Shablul” d’Arik Einstein et Shalom Hanoch, un classique de rock israélien. Portrait d’une certaine bohème de Tel-Aviv dans une démarche de cinéma-vérité, c’est aussi le premier film tourné par la chef-opératrice, aujourd’hui réalisatrice, Nurith Aviv.

Les Yeux plus gros que le ventre
(Eynaim gdolot)
de Uri Zohar
Israël/1974/80′/VOSTF/35mm
Avec Uri Zohar, Arik Einstein, Sima Eliyahu, Talia Shapira.
Benny Forman dirige une équipe de basket-ball. Marié, père d’un enfant, il a aussi quelques aventures extra-conjugales, mais n’arrive pas à assumer tous ces rôles.Le deuxième volet de la Trilogie de la plage est le film le plus personnel de Zohar qui y joue le rôle principal.

Mariage à Jérusalem
(Hatuna beyerushalim)
de Renen  Schorr
Israël/1985/10′/VOSTF/16mm
Court métrage documentaire tourné à l’occasion du mariage religieux du fils de Zohar avec la fille de son collaborateur artistique Arik Einstein. Hommage mélancolique à un ami qui a quitté le monde du cinéma, réalisé par son ancien assistant.

Pile ou face
(Etz o Palestine)
de Yoel Zilberg, Uri Zohar, Nathan Axelrod
Israël/1962/80′/VOSTF/35mm
__________
Film de montage constitué d’actualités tournées à partir des années 30 par le pionnier du cinéma israélien Nathan Axelrod. Dans ce film collectif, un classique du cinéma « sioniste », le commentaire humoristique écrit par Zohar introduit un certain décalage vis-à-vis des valeurs collectives.

Poulailler 
(Lool)
de Uri Zohar
Israël/1988/94′/VOSTF/35mm
Avec Uri Zohar, Arik Einstein, Zvi Shissel, Dori Ben-Ze’ev.
Version cinéma de la série à succès réalisée pour la télévision israélienne entre 1969 et 1972, offrant un mélange de sketches délirants et des classiques de la chanson israélienne. Film culte qui est aussi le portrait d’une société israélienne joyeuse et (trop) insouciante avant la guerre de Kippour.

 

Sauvez le maître nageur
(Hatzilu Et HaMatzil)
de Uri  Zohar
Israël/1977/90′/35mm
Avec Uri Zohar, Gabi Amrani, Gila Almagor, Yosef Bashi.
Dans une veine plus commerciale, le troisième volet de la trilogie de la plage où Zohar reprend le personnage qu’il a incarné cinq ans auparavant dans Les voyeurs. À l’époque du tournage, Zohar était déjà plongé dans les études religieuses.

Sur la touche ?
(  /Benched)
de Gill Weinstein
Israël/2012/20′/

Avec Assi Dayan
Film hommage à Uri Zohar. Aujourd’hui rabbin ultra-orthodoxe, l’ex-réalisateur revient à Tel-Aviv et se rend sur les lieux du tournage de son film mythique, Les yeux plus gros que le ventre. Le rôle de Zohar est ici tenu par Assi Dayan, réalisateur entre autres de La vie selon Agfa.

Take off
(Hitromamut)
de Uri Zohar
Israël/1970/90′/VOSTF/35mm
Avec Uri Zohar, Shaike Levy, Yisrael Poliakov, Gavri Banai, Lihi Efron, Josie Katz.
Réflexion satirique sur la révolution de moeurs et la libération sexuelle des années 60. L’un des film les plus radicaux de Zohar qui entrecoupe systématiquement l’intrigue avec des commentaires en italien sur la sexualité et sur le cinéma.
(film sous réserve)

Trois jours et un enfant
(Shlosha yamim veyeled)
de Uri Zohar
Israël/1967/90′/VOSTF/35mm
D’après une nouvelle A. B. Yehoshua.
Avec Oded Kotler, Shai Asharov, Yehudit Sola, Uli Gorlizki.
Un étudiant se voit confier pendant trois jours la garde de l’enfant d’une femme qu’il a aimé. Pendant ces trois jours, il transfère sur l’enfant les sentiments d’amour et de haine qu’il ressent encore pour cette femme. Prix d’interprétation masculine au festival de Cannes en 1967.

Un trou dans la lune
(Hor ba levana)
de Uri Zohar
Israël/1965/75′/VOSTF/35mm
Avec Uri Zohar, Avraham Heffner, Dan Ben Amotz, Zeev Berlinsky, Christiane Dancourt.
Deux amis s’installent dans le désert et se lancent dans le cinéma en créant une ville en carton-pâte. Œuvre d’avant-garde et satire du sionisme, le premier film de Zohar et du mouvement de la Nouvelle Sensibilité, inspiré de Hallelujah les collines d’Adolfas et Jonas Mekas.

Les Voyeurs
(Metzizim)
de Uri Zohar
Israël/1972/90′/VOSTF/35mm
Avec Arik Einstein, Uri Zohar, Sima Eliyahu, Zvi Shissel.
Entre les amours passagers et l’engagement familial, le quotidien de deux « beach boys » de Tel-Aviv qui refusent de grandir. Premier volet de la Trilogie de la plage, ce film culte est le portrait à la fois drôle et désenchanté de toute une génération.

 

 Pour plus de renseignements : http://www.cinematheque.fr/

 

 

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