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« Aloïs Nebel » : rencontre avec le réalisateur tchèque Tomas Lunak


A l’occasion de la sortie DVD, rencontre avec Tomas Lunak, réalisateur du film d’animation Alois Nebel, présélectionné cette année pour représenter la République Tchèque dans la catégorie Oscar du meilleur film étranger.

Ce film sombre, inspiré de faits réels, nous plonge dans deux périodes de l’histoire tchèque : la fin de la seconde Guerre mondiale et l’arrivée au pouvoir de Vaclav Havel.

Synopsis : 1989. Aloïs Nebel est chef de gare dans une petite station tchèque, non loin de la frontière polonaise. Il vit seul, mais quand le brouillard se lève, il croit voir les fantômes de son passé. L’irruption d’un étranger l’obligera à affronter ses cauchemars et bouleverse sa vie. Réfugié dans la gare centrale de Prague, il croise celle qui lui donnera l’amour dont il a besoin pour sortir du brouillard de ses souvenirs.
A-t-on déjà comparé votre film avec Valse avec Bachir ?

Tomás Lunák : Oui, cette comparaison m’a déjà été faite en République Tchèque, mais pas encore à l’étranger. En fait, quand on préparait ce film, personne n’avait connaissance de l’existence de Valse avec Bachir. On a commencé à travailler sur le film il y a 6 ans. Quand on a su que ce film existait, on a pu aborder Aloïs Nebel plus facilement. Ca nous a sûrement aidé.
Pour moi, Valse avec Bachir aborde un thème plus universel. L’histoire est plus connue que celle qui est racontée dans Aloïs Nebel.

Vous avez choisi l’animation et plus particulièrement la rotoscopie*. Etait-ce un moyen d’aborder les thèmes du film, assez sombres et complexes, de façon plus accessible ?


T.L. : Nous n’avons pas vraiment choisi cette forme pour exprimer ce thème, mais pour pouvoir adapter la bande-dessinée dont est adaptée le film. La bande-dessinée a été crée entre 2003 et 2006, de façon un peu punk, presque sur un coup de tête. On a cherché le meilleur moyen pour la transposer à l’écran.
Europa de Lars von Trier a fait partie de mes sources d’inspiration. Là aussi, le personnage principal est un chemin de fer.



Justement, comment avez-vous découvert la BD dont est adapté Alois Nebel ?


T.L. : J’ai connu l’auteur avant la sortie de la BD. J’ai fait mon premier clip pour lui, en 2001. J’ai presque assisté à la création de la BD. Mais personne ne pensait que cette BD qui était en train de voir le jour allait un jour devenir un film !

La BD s’intéresse à deux périodes de l’histoire de la République Tchèque, tout en abordant des thèmes plus personnels. Qu’est ce qui vous a intéressé dans ce projet ?

T.L. : Les deux thèmes -l’expulsion des Allemands et le changement de régime politique- n’ont pas vraiment été abordés en littérature tchèque. C’est d’abord pour cette raison que ça m’a interpellé ; ce sont deux thèmes importants. Et aussi parce que, à chacun de ces changements, qui pourraient avoir des côtés positifs, on assiste à un mal qui l’accompagne. C’est ça que je voulais traiter. C’est comme si la population vivait sous la menace, avec une peur, et tout éclate. Il y a un mal qui se termine, mais ça ne veut pas dire que tout va être rose. Il y a toujours quelque chose de sous-jacent. Je voulais montrer qu’il y a un mal qui continue à exister dans ces périodes de libération.

Comment cette période est-elle vécue aujourd’hui par la population tchèque?

T.L. : Ce sujet de l’expulsion des Allemands n’a été ni discuté, ni expliqué, ni enseigné… Rien du tout. Comme si ça n’existait pas. Pendant 40 ans, on n’en a pas parlé. Et même après le changement de régime, on n’en parle toujours pas. C’est un événement historique qui est resté dans la mémoire des gens, mais qui commence à disparaitre aujourd’hui car les témoins de cette époque se font plus rares..
Pour faire une métaphore, c’est comme s’il y avait une forêt, et un jour, on abat les arbres et de nouvelles personnes arrivent. Que peuvent-ils ressentir ? Ces régions ont été peuplées par les Allemands (il y avait 80 % d’Allemands, 20% de Tchèques). Les Allemands sont partis avec toute leur histoire.

Y-a-t-il une conscience en République Tchèque que l’animation a une certaine réputation aux yeux du reste du monde ? On entend aussi parler de temps à autre d’une nouvelle vague du cinéma tchèque. Existe-t-elle vraiment selon vous ?

T.L. : Vu de l’intérieur, ce n’est pas du tout comme ça. Et on a peut être tendance à se laisser flatter par ce regard extérieur qui est porté vers l’animation tchèque. C’est un statut qu’on nous donne, mais en vérité, je dirai que la situation est stagnante. Ce statut peut même être considéré comme un fardeau.

Quand on parle de film d’animation, on cite Jan Svankmajer, qui est une référence. Mais il poursuit sa voie un peu en solitaire, tout en recevant beaucoup d’étudiants venant de l’étranger, ce qui contribue à donner aussi cette image de l’extérieur.

Concernant la nouvelle vague, je ne saurai pas trop répondre, car pendant cinq ans j’étais un peu dans ma bulle. Mais je pense qu’en République Tchèque, il y a une tradition qui est forte. Il y a une formation de qualité. En revanche, ça reste difficile d’en faire un métier une fois sorti de l’école.

Justement, vous avez réussi à réaliser un premier long métrage d’animation relativement jeune. Quel a été votre parcours ?

T.L. : Tout d’abord, je dois préciser que le film est venu à moi. Avant de faire ce film, j’ai fait quelques clips et courts métrages. Mais j’ai surtout travaillé en tant qu’assistant décorateur sur des tournages. Vivre de l’animation, c’est un peu une utopie en République Tchèque ! Il faut vraiment aimer ça et être un peu fou ! C’est difficile d’en vivre ! Mais si Aloïs Nebel peut accélérer les choses, donner une impulsion aux créateurs, ce serait génial !

Quels sont vos projets après Alois Nebel ?

T.L. : Nous sommes en train de travailler sur un scénario depuis deux ans déjà avec l’acteur qui joue Aloïs Nebel, Miroslav Krobot. Il est aussi metteur en scène de théâtre à Prague. On en est encore au début. Je ne sais pas encore si ce sera un film d’animation ou live. Mais cet entre-deux m’intéresse, donc j’aimerais bien que mon film mélange à nouveau les deux. Un film montre une certaine réalité, mais en créé aussi une. J’aime créer une nouvelle réalité.

* La rotoscopie est un genre hybride mélangeant animation et prise de vue réelle. A scanner darkly de Ridchard Linklater en est un exemple célèbre.

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