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Entretien avec Brahim Asloum, le Young Perez de Jacques Ouaniche


Alors qu’il crève l’écran dans le rôle de Victor Young Perez, l’ancien boxer devenu acteur pour le film de Jacques Ouaniche reviens sur cette incroyable aventure. Entretien :

Quand avez-vous entendu parler de Young Perez pour la première fois ?

En 1996, l’année de mon entrée dans l’équipe de France, je boxais depuis un peu plus d’un an. Cette année-là, on a installé une plaque commémorative à son nom à l’INSEP (Institut National du Sport, de l’Expertise et de la Performance). Je passais tous les jours devant pour aller m’entraîner et tous les jours, je la regardais. Young Perez m’intéressait à plus d’un titre : le fait de savoir qu’il était mort en déportation m’avait frappé et, bien sûr le fait qu’il ait été champion dans ma catégorie m’impressionnait. Dès ce moment-là, j’ai eu le sentiment d’entretenir une relation étroite avec lui.
Quelques années plus tard, je venais de décrocher mon titre de champion aux Jeux de Sydney-, j’apprends qu’un projet de biopic sur lui se prépare. Est-ce que cela m’intéresserait de jouer son rôle ? Je venais de passer professionnel et la question ne se posait bien sûr pas. Mais dans mon for intérieur, j’ai pourtant pensé : « Ce film est fait pour moi ».

Qu’est-ce qui vous touchait particulièrement chez lui ?

Nos histoires se ressemblent. Il a été champion du monde à 20 ans, moi, j’ai été champion olympique à à peine 21 ans, tout est allé très vite dans nos parcours, il s’est passé un an seulement entre le moment où j’ai démarré la boxe et celui où je suis entré dans l’équipe de France. Nous voulions tous les deux devenir champion du monde et être les uniques Français à pouvoir réussir cet exploit. Nous avons eu tous les deux la lumière sur nous : comme lui, tout Paris venait me voir boxer.

Vous êtes très loin d’avoir connu sa descente aux enfers…

Si ça ne m’est pas arrivé, c’est que je crois m’être posé très jeune les bonnes questions. Je venais de Bourgoin-Jallieu, en Isère. Ma famille me manquait, nous sommes dix enfants, l’entraînement était dur, je travaillais beaucoup à l’école parce que j’avais promis à ma mère d’assurer. J’ai failli renoncer. Mais j’avais fait le plus dur, j’étais rentré dans l’équipe de France, j’ai réfléchi, j’ai regardé ce qu’avaient fait mes aînés (la plupart avaient mal fini et presque toujours à cause du combat de trop). J’ai essayé de ne pas reproduire les mêmes erreurs et me suis fait deux promesses : terminer ma carrière en bonne santé ; marquer les esprits et être le meilleur de ma catégorie.
Je ne dis pas qu’après mon titre de champion olympique, je n’ai pas un peu marché sur l’eau : j’étais novice et avais été très vite exposé comme tête d’affiche. Mais j’avais la chance d’avoir un coach formidable. Il m’a appris la vie et comment me comporter sur un ring. Grâce à lui, j’ai réussi à résister à cette pression. Je me suis amusé mais je ne pétais pas les plombs.

Si Young Perez s’égare, c’est beaucoup en raison de l’argent qu’il gagne et qu’on l’aide à dépenser.

Oui, dans ce milieu, c’est presque toujours la raison de la déchéance. En ce qui me concerne, dès mes débuts, j’avais eu la sagesse de laisser à ma famille le soin de gérer mon argent.

Depuis septembre 2009, date à laquelle vous avez mis un terme à votre carrière, vous avez effectué une incroyable reconversion. Vous êtes chroniqueur sportif sur RMC et consultant pour la boxe sur la chaîne Bein Sport. Vous êtes également le propriétaire et le manager du Paris United.

J’avais besoin de me mettre au travail, je suis incapable de rester inoccupé. En entrant à RMC, j’ai entamé parallèlement un Master de droit économie du sport à la Sorbonne, que j’ai eu. A trente ans, il était important pour moi de reprendre des études. Lorsqu’on mène une carrière sportive, on les néglige automatiquement. Quant au Paris United, ma fierté est d’avoir été champion d’Europe et champion du monde par équipe et d’avoir qualifié un boxeur aux jeux olympiques.

Vous voilà maintenant acteur…

Je suis entouré de caméras depuis l’âge de 20 ans. Cela faisait partie de mon quotidien, que ce soit durant l’entraînement ou pendant les matchs. J’ai l’habitude d’être scruté. Au fond, je ne me suis jamais vraiment considéré comme un boxeur mais plutôt comme un artiste. Pour moi, le ring, c’était la scène, je donnais une prestation et les gens étaient là pour se divertir.
Pendant le tournage, j’ai d’ailleurs réalisé que j’éprouvais exactement la même sensation que sur un ring. A l’entraînement, on a un millier de personnes autour de soi. Mais, une fois sur le ring, entre les douze cordes, on est tout seul face à l’adversaire. Sur un plateau, c’est pareil : à partir du moment où on entend « Moteur », on est seul face à la caméra, on oublie l’équipe autour de soi, c’est un peu la même adrénaline.

Parlez-nous de votre rencontre avec Jacques Ouaniche ?

Un jour, Gérard Moulévrier, le directeur de casting, me laisse un message : « Est-ce que ça vous intéresserait de jouer la comédie ? », en me laissant sous entendre que c’était pour un rôle de boxeur. Je le rappelle et rencontre Jacques et les gens de la production pendant trois heures la semaine suivante. A la fin du rendez-vous, Jacques me dit : « Pouvez-vous venir auditionner un jour de cette semaine ? ». Moi : « Oui, avec plaisir ». Il m’envoie un texte à apprendre, quatre paragraphes qui décrivaient quatre émotions différentes. Je ne connaissais rien à tout ça. J’ai demandé à une amie de m’aider à mémoriser le texte, je me suis mis un crayon dans la bouche pour apprendre à articuler, et je suis parti passer les essais. Le lendemain de mon casting avec Jacques, nous déjeunons avec Nelly Kafsky la productrice que j’ apprends à connaître à cette occasion. A la fin du repas, c’est avec émotion que nous avons conclu notre accord. Un vrai climat de confiance s’est installé naturellement entre nous trois.
J’avais appris entre temps qu’il s’agissait d’interpréter Young Perez. J’étais aux anges.

Que s’est-il passé ensuite ?

On m’a donné un coach pour m’aider à mémoriser mon texte. Jacques Ouaniche ne voulait pas qu’il me pousse trop vers le jeu. Il souhaitait se réserver cette partie. Ce coach m’a indiqué un tas de techniques pour apprendre mon texte. Ensuite, j’ai travaillé avec Jacques. Nous avons beaucoup parlé. J’avais besoin de me livrer : je voulais qu’il sache qui j’étais. J’avais conscience qu’il allait me diriger et qu’il fallait que je me remette entre ses mains. Je lui ai fait comprendre qu’il pouvait me demander beaucoup, que je ne me contenterai pas du minimum. Je suis un perfectionniste. Au fond, j’ai préparé ce film comme un championnat.
Parallèlement à cela, j’ai repris l’entraînement : j’avais arrêté ma carrière sportive trois ans auparavant, je m’étais un peu laissé aller, j’étais monté à 64 kilos, j’étais un peu grassouillet.

Combien en avez-vous perdu pour le film ?

Je suis descendu à 56 durant les 2 mois et demi de préparation, puis je me suis remusclé à 60 pour la partie qui se déroule en Tunisie et que nous avons tournée à Tel Aviv. Une fois en Bulgarie, pour la partie des camps, je suis tombé à 52 kilos. Je ne mangeais plus trop. Je voulais me rapprocher au maximum de l’état où devait se trouver Victor à ce moment de sa vie. Je voulais être crédible.

Vous souvenez-vous de la première scène que vous avez tournée ?

C’est celle où Benjamin (Steve Suissa) et moi arrivons dans la cour du restaurant et où Léon Beillères (Patrick Bouchitey) me dit : « Je t’ai trouvé pas mal, je vais te faire monter à Paris. » Je suis allé me voir au combo, j’étais comme un môme- mais il faut l’être un peu pour faire ce métier, non ? A partir de là, je n’ai plus réfléchi, je me suis laissé aller, je savais que j’étais entre de bonnes mains. C’était à moi d’être à l’écoute et de donner le meilleur de ce que je pouvais donner sur l’instant présent.

Vous aviez le trac ?

Je n’étais pas acteur, j’avais le rôle principal, je ne voulais pas faire perdre de temps aux autres acteurs et à l’équipe. J’ai mis un point d’honneur à savoir parfaitement mon texte pour ne plus avoir à y penser. Arrivé sur le plateau, je n’ai plus douté. J’avais imaginé toutes les scènes, j’étais vraiment devenu Victor Young Perez. C’était comme pour un combat : j’étais prêt à toutes les éventualités, positives ou négatives. J’aimais bien arriver en avance, regarder la façon dont les scènes étaient préparées, où la caméra était mise, comment jouaient les autres comédiens. Parfois, je me suis rendu compte que je faisais instinctivement les mêmes choses qu’eux : compter mes pas, etc. Je pensais : « Tiens, je fais comme eux ! »
Je dois remercier Isabella, Steve, Davy et Patrick Bouchitey pour m’avoir aidé à jouer, ils m’ont mis en confiance, c’était une petite famille, j’ai beaucoup aimé cette aventure humaine.

Avez-vous rencontré des gens ayant connu Victor Young Perez ?

En Israël, j’ai parlé avec Noah Klieger qui a été déporté avec Young Perez et que Jacques Ouaniche avait rencontré au moment de l’écriture du scénario. Ses confidences m’ont conforté dans l’idée qu’il n’était pas seulement un grand champion mais un très grand Monsieur. Il prenait de vrais risques, il volait de la soupe pour la donner aux autres déportés, il se faisait prendre et on l’enfermait pendant des jours après l’avoir roué de coups. Ces récits m’ont porté. Arrivé en Bulgarie, où ont été tournées les scènes des camps, l’émotion qu’ils m’avaient procurée avait fait son chemin. La température, il faisait moins 15 degrés, et le climat politique du pays ont fait le reste.

Parlez-nous des combats. Jacques Ouaniche raconte que lorsque vous montiez sur le ring, vous n’étiez plus le même homme.

C’est vrai. Le ring, c’est mon jardin, je le connais par cœur, mais c’est paradoxalement la partie du film qui a été la plus difficile pour moi.

Pourquoi ?

Ce que je voulais, c’était apporter visuellement ce qu’on attend d’un champion sur un ring, ce côté virevoltant qu’il a de se déplacer comme une danseuse. Lors de la première répétition, le chorégraphe m’a donné un certain nombre d’indications qui ne me plaisaient pas mais je n’ai rien dit. A la deuxième séance, je me suis permis de prendre la parole. J’avais bien compris la chorégraphie. Le truc, c’était que les cascadeurs ne prenaient pas les coups pour de vrai. «Écoutez, ce serait beaucoup plus réaliste et plus honnête vis à vis de Victor, de ne pas tricher sur les coups », ai-je dit au chorégraphe.
Avec l’accord de Jacques Ouaniche, j’ai mis les gants avec les cascadeurs, je les ai fait travailler, je les ai corrigés, il me fallait leur donner de l’assurance.

Et ensuite ?

Je m’arrangeais avec eux : «Il faut que nous jouions ensemble. N’ayez pas peur, c’est à moi de gérer l’espace». Bref, nous nous parlions beaucoup pour qu’ils arrivent à enchaîner les coups sans avoir peur de mes répliques ; je leur indiquais exactement mes enchaînements, mais il ne fallait pas que moi, j’anticipe. Avec cette méthode, j’ai pris 90% des coups. Cela a été psychologiquement très dur : j’étais à l’opposé de ce que j’avais pu faire dans ma carrière de champion et il fallait que je l’accepte. Je ne l’ai pas regretté en découvrant le film. Il aurait été impossible de faire autrement.

A-t-il été difficile de vous débarrasser du personnage une fois le tournage terminé ?

Pendant deux ou trois mois, on cogite. Je revoyais le dortoir, les camps, j’ai mis du temps à digérer tout cela.

Avez-vous envie de continuer ce métier ?

J’ai la même envie que lorsque je voulais devenir champion. Jacques Ouaniche et l’équipe du film m’ont fait l’aimer. Est-ce que j’ai été à la hauteur ? Est-ce que le cinéma va m’accueillir ? Je le saurai à la sortie du film.

Victor Young Perez

Réalisé par Jacques Ouaniche
Avec Brahim Asloum, Steve Suissa, Isabella Orsini

Sortie nationale 20 novembre 2013

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